Journées d’études des 28, 29 & 30 novembre 2011

Invités :

Agnès Vatican, directrice des Archives Municipales de Bordeaux.

Yann Potin, chargé d’études documentaires aux Archives Nationales - Autour de l’anthropologie des archives.

Margit Rosen, chercheur au ZKM, Karlsruhe - Un travail autour du Festival Nouvelles Tendances de Zagreb.

Lou Forster, étudiant chercheur à l’EHESS - Les usages de l’archive : sur le reenactment.

Thomas Lawson, doyen du département Art à CalArts, avec Chiara Giovando, Benjamin Tong et Larissa James - Présentation de l’exposition Experimental Impulse, au RedCat, L.A., dans le cadre de la manifestation Pacific Standard Time.

Mathieu Abbonnenc, artiste.

Françoise Taliano des Garets, professeur d’Histoire Contemporaine, Institut d’études politiques de Bordeaux - Autour de SIGMA.

Projection du film Les années Sigma. 2008 - Présentation par Benoit Lafosse, discussion avec Agnès Vatican et Charlotte Laubard.

François Barré - Le design dans SIGMA et l’exposition Le Multiple.

Franck Ancel, artiste - L’OMEGA de SIGMA.

André Lombardo, directeur du festival DMA2 - SIGMA et DMA2, le festival parallèle de musique électronique et expérimental.

Compte-rendu des journées d’études des 28, 29 & 30 novembre 2011

Les trois journées d’études des 28, 29 & 30 novembre 2011 étaient destinées à lancer le projet de recherche WEST / OUEST.

Elles ont

  • réuni les acteurs, institutionnels (Archives Municipales, Capc, EBABX, CalArts...) et individuels, les étudiants, les professeurs, les chercheurs, par lesquels le projet de recherche SIGMA sera mis en œuvre,
  • exposé « l’état de la question » de chacune des thématiques abordées (recherches sur les festivals, traitement des archives, etc.),
  • indiqué les pistes, les thématiques, et les enjeux de la recherche.

Le « noyau » de ces trois journées était la présentation par Thomas Lawson et les étudiants de CalArts, du projet et de l’exposition « Experimental Impulse » au RedCat, associés au vaste programme de recherche et d’expositions « Pacific Standard Time » initié par le Getty Research institute, Los Angeles.

La coordination des équipes de l’EBABX et de CalArts dans la perspective d’une publication numérique associant Rosa B. et Ouest of Borneo constituait aussi l’enjeu de cette rencontre.

Ces trois journées ont été remarquables par leur densité, la présence constante d’un public d’étudiants et de personnalités extérieures à l’EBABX, et une atmosphère chaleureuse.

Les communications, de grande qualité, ont permis le dialogue d’intervenants issus d’horizons très différents, associés au fil de ces trois jours par le projet de recherche.

On peut regretter un usage insuffisant de la langue anglaise, dans un contexte de recherche qui se veut international.

La journée 1 (28 novembre) aura donné l’occasion à des archivistes et théoriciens des archives (Agnès Vatican,Yann Potin) de mettre à jour l’auditoire sur les questions institutionnelles, théoriques et pratiques de la constitution, conservation et gestion des archives (qu’est-ce qu’un fonds ? quel type de transmission met-il en œuvre ?). Un aspect important de ce questionnement pour les étudiants de l’école est l’insistance mise par Yan Potin sur la dimension d’objet des archives. Les archives ne sont pas des textes, mais un « artisanat de la preuve juridique » articulé à une anthropologie de la transmission. Des objets en trois dimensions, sceaux, registres, etc., des signes matériels, valident les traces transmises. Cette matérialité des modes d’enregistrement, des façons d’inclure, inscrire, valider pour faire preuve (le droit est l’horizon des processus d’archivage) offrent son imaginaire à l’ère numérique (ère de la migration permanente des supports).

Margit Rosen (ZKM, Karlsruhe) a livré les éléments d’analyse et une riche documentation sur une série de festivals, commençant avec Arte programmata à Milan en 1962, et ponctuée par les éditions successives de Nouvelles Tendances à Zagreb, série dans laquelle il convient d’inscrire SIGMA, qui en partage œuvres, thématiques et acteurs. Lou Forster (étudiant EHESS) a proposé une ligne d’analyse des usages artistiques contemporains de l’archive au filtre du re enactment.

Journée 2 : la matinée a été consacrée à l’exposition Experimental Impulse. Thomas Lawson, Chiara Giovando, Benjamin Tong, Larissa James ont présenté un riche compte rendu, généreusement illustré, du procès de travail et des partis pris d’exposition mis en œuvre par l’équipe de CAlArts.

L’après — midi Cédric Vincent (Doctorant EHESS) et Matthieu Kleyebe Abonnenc ont présenté deux voies d’accès parallèles au traitement d’archives : l’étude historique et anthropologique des archives des festivals panafricains es années soixante (Vincent), le remploi des archives de la décolonisation..

La Journée 3  proposait un focus sur le festival Sigma. Elle a posé les bases des travaux ultérieurs en faisant intervenir quelques uns des protagonistes de Sigma et signalé une liste d’interlocuteurs à contacter.

Françoise Taliano des Garets (Institut d’études politiques, Bordeaux), qui a rédigé jusqu’ici les seules études disponibles sur Sigma en a présenté les grandes lignes en ouvrant une perspective sur les enjeux politiques et institutionnels de la création de Sigma en 1965 (une « brêche dans le paysage culturel de Bordeaux »), dans le contexte du projet de « Nouvelle Société » cher à J. Chaban Delmas. Benoît Lafosse (EBABX) a présenté le film « Les années Sigma » en offrant à l’auditoire un aperçu de la texture singulière de cette aventure, comme François Barré, grand témoin et protagoniste de la première heure du festival. Frank Ancel a proposé de réinscrire Sigma dans le sillage du festival « de l’Art d’Avant Garde » lancé par Jacques Polieri à Nantes, Marseille et Paris entre 1956 et 1960. Et André Lombardo (DMA2) a proposé un parallèle SIGMA // DMA2, festival de musique électronique et expérimental dont il a été l’instigateur.

Quelques pistes de réflexion :

Au terme de ces trois journées, plusieurs pistes de réflexion s’ouvrent.

EXPOSER L’ARCHIVE

Les communications de Thomas Lawson et des trois étudiants de CalArts ont été riches d’indications méthodologiques. Comment constituer une équipe de recherche au sein d’une école d’art ? comment préserver la spécificité de l’approche et de l’exploration des archives propre à une école d’art (en lien avec la production artistique) ? et, dans le même temps, intégrer ce travail à un programme de grande ampleur, rassemblant des institutions et des logiques institutionnelles très hétérogènes (écoles d’art, universités, musées, centres d’art, associations, municipalités, etc.) ? Ces thèmes d’une réflexion menée conjointement avec les représentants de CalArts, sont, pour l’EBABX, au moment où elle s’engage dans la voie de la recherche, extrêmement précieux et demandent à être amplifiés. L’autre versant de cette confrontation méthodologique a été la question de l’exposition de la recherche. L’exposition « Experimental Impulse » conçue et présentée à RedCat Hall par l’équipe de CalArts a suscité une réflexion de fond, riche d’incidences théoriques autant que pratiques, sur la question de l’exposition d’archives. Les dispositifs de présentation et de consultation (qui ont suscité un gros travail de design et d’architecture de la part des étudiants de CalArts ) ont rencontré et confirmé la réflexion théorique de Yann Potin sur l’archive en tant qu’objet, sur la matérialité de l’archive trop souvent identifiée à un texte, et sur les modalités d’usage de l’archive aujourd’hui. Il y a là une opportunité exceptionnelle pour, d’un même mouvement, repenser la question de la présentation de l’archive et en proposer, concrètement, des dispositifs expérimentaux et des prototypes. Cette voie de recherche sera poursuivie conjointement avec CalArts.

UNE NOUVELLE CARTOGRAPHIE :

Margit Rosen (ZKM, Karlsruhe) a livré les éléments d’analyse et une riche documentation sur une série de festivals, commençant avec Arte programmata à Milan en 1962, et ponctuée par les éditions successives de Nouvelles Tendances à Zagreb, série dans laquelle il convient d’inscrire SIGMA, qui en partage œuvres, thématiques (le multiple, etc) et acteurs (Sigma 10 invite tous les participants de Nouvelles Tendances 5 par exemple). Une nouvelle cartographie s’esquisse ainsi, alternative à celle que l’historiographie anglo-saxonne a imposée depuis les années quatre-vingt : une cartographie plus « Europe centrale », dont Milan, Zagreb, Darsmstadt constituent, avec Bordeaux à partir de 1965, les pôles de référence. Bordeaux y trouve sa place de point de jonction entre avant —gardes continentales et avant-gardes transatlantiques.

Des parcours et des carrières originaux et inattendus se proposent à notre attention : par exemple Waldemar Cordeiro, entre Brésil et Yougoslavie...

Cette avant-garde continentale est marquée par la prédominance de la musique, de l’art cinétique, par un intérêt précoce pour l’ordinateur —bien antérieur à son inscription sociale effective, et pour la technologie en général.

L’ATTRACTION DE LA TECHNOLOGIE :

La place prise par les dispositifs technologiques dans la première phase de Sigma, comme à Nouvelles Tendances, livre au moins deux pistes de recherche :

  • le dispositif technologique implique une reconfiguration de l’exposition :

celle-ci devient à la fois un événement, une performance, entrant ainsi dans une temporalité nouvelle, et une démonstration. Le modèle des démonstrations expérimentales chères à la science du XIXe siècle (démonstrations de la Royal Society, Palais de la Découverte, etc.) s’impose à l’esprit, avec sa temporalité (pannes, cafouillages divers...), sa topographie (qu’est ce qu’on montre des machines ?), son rapport singulier à l’audience...

Des dispositifs inédits sont proposés au public dont on n’a jamais établi le répertoire : concerts couchés de Pierre Henry, polytopes de Xenakis, etc.

Il serait intéressant de dresser le répertoire de ces nouveaux dispositifs, et d’en reconstituer les protocoles, comme cela a été fait récemment pour les 9 Evenings (New York, 1969).

  • La recherche plutôt que l’œuvre :

L’un des aspects les plus frappants de la polarisation technologique des artistes de NT et des premières années de Sigma, est le souci général de privilégier la recherche sur la production d’œuvres ou d’objets. Si on connaît bien le refus de l’objet et de sa commercialisation porté par les avant —gardes des années soixante et soixante —dix, on connaît beaucoup moins bien, malgré les travaux récents sur le GRAV par exemple, la revendication parallèle des artistes cinétiques, Gruppo N, etc. Puisque le thème de la recherche s’impose à tous aujourd’hui dans le champ de l’art, il serait intéressant d’explorer ce que ces générations d’artistes entendaient par « recherche », dans quelle économie ils l’inscrivaient, etc.

  • Des corpus théoriques oubliés :

Nous avons pu constater à quel point des corpus théoriques comme ceux proposés par Abraham Moles (Théorie de l’information et perception esthétique, 1958), ou Max Bense (Esthétique de l’Information, 1965), ou rassemblés par une revue d’envergure internationale comme BIT International (1968 — 1972) nous sont mal connus voire complètement inconnus. On mesure aussi à quel point les théories de l’information qui ont fait florès dans les années 50 -60 ont été récusés et « bazardés » par les théoriciens et les historiens des trente dernières années, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Aujourd’hui nous pouvons être attentifs à des artistes et des théoriciens qui voulaient faire face, avant même qu’elle ne trouve la moindre consistance sociale, à la révolution de l’ordinateur.

  • Versions françaises.

De ce foisonnement international, il serait intéressant d’évaluer la version qu’en ont livrée artistes et/ ou institutions en France. Le triomphe institutionnel et médiatique de Vasarely ou de Schöffer à l’ère Pompidou livre un accès privilégié à ces enjeux. Le rôle de la télévision et en général des médias dans cet infléchissement et cette popularisation de l’art cinétique mérite une approche fouillée.

De manière générale, le rôle des médias dans l’accréditation et l’établissement de SIGMA mérite une approche systématique.

L’ADRESSE DE L’ŒUVRE : OUTRAGE AU PUBLIC.

L’un des thèmes qui s’impose au terme de ces trois journées est celui de l’adresse au public. Par sa nature (un festival qui s’impose dans les rues de la ville, sa base sous-marine et ses diverses salles de spectacle avant d’investir les entrepôts Lainé), et par la grande variété des modes d’implication de l’audience proposés par les artistes (happenings, concerts couchés, cabaret, cirque, parade, etc.), SIGMA nous propose un répertoire extrêmement riche d’adresses au public. SIGMA a fait scandale, et plus d’une fois. Un épisode dans une série prestigieuse de tumultes s’impose à l’attention : l’échauffourée suscitée par la « Passion selon Sade » de Sylvano Bussoti, dont le témoignage de François Barré a permis de ressaisir les principaux épisodes. Il y a là une dramaturgie inexplorée, dont on pourra analyser les ressorts dans une perspective plus ample : l’outrage au public est un topos des avant — gardes historiques, futurisme ou DADA. C’est un impératif de la contre culture des années soixante (Living Theater, GAAG, etc), qui revendique l’éveil (brutal) et l’activation du spectateur. Comment est — on passé de l’outrage au public à l’art « relationnel », dont aujourd’hui, à Bordeaux, le programme défini par Michelangelo Pistoletto pour EVENTO propose une version renouvelée ? Comment expliquer ce retournement ? de quand date—il ? faut-il invoquer le triomphe de l’adresse publicitaire dans les années 70 ? la prégnance du terrorisme des mêmes années ? une évolution interne de la structure des avant —garde ?

La question de l’adresse implique aussi un questionnement tant du « public » que du « lieu ».

À qui est destinée l’adresse ? lorsque le public est segmenté en publics —au pluriel, communautés et socio -styles, par le marketing, les médias, l’industrie de la communication, à qui s’adresse l’artiste ? quel serait aujourd’hui la cible de l’outrage au public  ? Et n’implique-t-il pas un lieu déterminé ? peut-on s’adresser au public sans lieu déterminé ? un questionnement qui intéresse autant l’artiste que le juriste ou le politique en ces temps de dématérialisation et de déterritorialisation numériques.

Ce thème qui permet de convoquer des problématiques et des chercheurs d’horizons variés (linguistes, sociologues, anthropologues, etc.) fournit la matière pour les trois prochaines journées d’étude SIGMA, en mai prochain (21, 22, 23 mai).


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Patricia Falguières.