Les multiples et l’objet

Notre civilisation méritera-t-elle le titre de civilisation de l’objet, et s’il en est ainsi, peut-on parler d’un Art de l’Objet, indépendant des liens fonctionnels de celui-ci ? Pourquoi celui-ci servirait-iI à quelque chose quand nous n’avons plus besoin que de gratuité ? N’y a-t-il pas une gratuité de l’objet, de la chose en soi imposant au départ une splendide inutilité, champ ouvert à l’esthétique ? L’objet d’art est ici dans une situation intermédiaire entre l’objet de magasin et le chef-d’œuvre de l’Unique, périmé avec la redéfinition du terme d’art.

C’est à cette idée que correspond le multiple, à la croisée des chemins entre l’unicité de l’œuvre d’art et l’infinité (relative) de l’objet industriel. Toute notre civilisation s’établit désormais dans une nouvelle dialectique : créer et produire.

Créer, c’est-à-dire introduire du nouveau dans le monde, un assemblage, une organisation qui n’y était pas déjà, et nous sommes désormais capables de mesurer la création à la quantité de nouveauté qu’elle introduit.

Produire, c’est essentiellement re-produire, c’est-à-dire recommencer indéfiniment une opération quotidienne apportant de l’eau à l’océan des objets — si curieusement appelés « manufacturés » à partir du moment où la main n’a plus le rôle principal dans leur réalisation. — Reproduire, c’est reproduire un modèle, indéfiniment, au gré du marché, c’est le processus de la copie, tardivement découvert comme critère des mass-média quand il s’était imposé déjà comme critère d’une civilisation industrielle fabricatrice.

Créer ne signifie plus alors ce qu’il fut si longtemps : créer une œuvre unique, chef-d’œuvre ou micro chef-d’œuvre, ou même succédané de chef-d’œuvre, au sens de l’artisan, c’est désormais créer des modèles, c’est-à-dire des éléments provisoirement uniques, mais bien destinés par fonction à l’entrée dans l’univers de la copie : l’œuvre d’art « originale » n’est plus originale qu’au titre d’un modèle pour une copie, elle est la matrice de ses propres copies. À ce titre, le musée, autrefois entassement de chefs-d’œuvre, est maintenant galerie de modèles ; tous les musées doivent s’aligner sur le Conservatoire des Arts et Métiers.

L’artiste créateur, qui, au même titre que le savant ou l’écrivain, introduit la nouveauté, et par là, la subversion, dans le monde, cet artiste n’est plus artisan de sa tâche, il est projeteur  : ce qu’il fait, c’est un projet pour une copie, son « œuvre d’art » n’est achevée qu’au moment ou elle s’est socialisée dans la copie.

En fait, cette philosophie du monde des objets, où les catégories d’objets d’arts, d’objets usuels, se trouvent désormais confondues, de la chaise de Saarinen aux tableaux permutationnels de Le Parc ou de Mack, est encore loin d’être acceptée par la réalité quotidienne : nous sommes dans un système de transition, nous vainquons nos propres résistances en nous psychanalysant par l’intermédiaire des esthéticiens.

C’est l’époque du Multiple, étape intermédiaire, préparatoire au totalitarisme de la copie, dont l’axiome orgueilleux pourrait être : « en tout temps, en tout lieu, toute forme reconnue est disponible à tous » moyennant un effort économique (payer), garant et mesure de son authenticité. Un monde de formes, ubiquitaire et intemporel, se crée indépendant du substrat matériel des objets qui le supporte. La forme se détache de son support, s’offre à un jugement indépendant : le paraboloïde transparent se sépare du réservoir à mixer, constituant deux universaux distincts, voire en opposition ; la sensualité de la parabole restant sans relation directe avec la fonctionnalité du mélangeur.

C’est là, entre l’Un et l’Infinité, qu’intervient le MULTIPLE, la réalisation en faible nombre. Ce qu’on appelait autrefois l’Art, montre ici la voie en proposant un Art du Multiple. L’art, c’est désormais le champ d’expérience de la sensibilité, le seuil de la vie quotidienne bien plus que sa transcendance. Avant l’univers du marché se propose le monde discret du Multiple.

L’enseigne, le panneau publicitaire n’appartiennent à l’art du multiple que par extension : simplement parce qu’ils se situent à la moyenne géométrique entre l’unité et le million, aux environs des 1 000 exemplaires. Une œuvre de Vasarely donnera-t-elle lieu à une affiche en 1 000 copies sur les murs de la ville ? C’est un micro-milieu d’objets ou d’œuvres qui se crée dans lequel le concept de fidélité est essentiel.

Ce qui caractérise en effet cet univers du multiple, c’est l’idée de « petites variations subliminaires » qui se font au hasard autour d’une forme normative pensée par l’artiste et réalisée en ce que les techniciens appellent « petite série », dont tous les éléments se prétendent équivalents. Dans la copie, au sens strict, au contraire, l’écart progressif par rapport au modèle, l’usure du moule, l’empâtement de la gravure, l’effacement de la trame, la montée du bruit de fond, l’insurrection de l’agitation irrépressible de la Nature contre la volonté de la Forme, établissent une échelle de qualité par référence au modèle, impliquant nécessairement que la fidélité ne pourra que décroître avec la multiplication des copies, et que la prétention à l’authenticité est corrélative de l’approche des sources, c’est-à-dire de la matrice originale.

Le multiple est donc en bref un élément d’un ensemble fermé, discret, comportant des variations subliminaires par rapport à une forme qui émerge comme un universal aristotélicien, alors que la copie est un élément d’un ensemble ouvert, situé quelque part sur un chemin allant du modèle original jusqu’au désordre total, chemin qui balise, ou qui ordonnance, l’univers des copies et de l’objet industriel.

L’art géométrique, l’art optique, l’art cinétique, se prêtent tout particulièrement à la notion de multiple. L’assemblage de carreaux et de triangles noirs, rouges ou verts, selon un certain programme, n’a aucun besoin d’être le produit physique d’un artiste, même s’il est signé de lui, puisque la signature est apposée sur la forme normative et non sur l’objet, de même que le texte est indépendant du papier d’imprimerie : nous voyons poindre à l’horizon l’idée de droit d’auteur et celle de brevet artistique.

La fluctuation introduite par l’ouvrier doit être subliminaire : en deçà, au-dessous du seuil de perception de l’observateur, même attentif, elle sera, par définition, négligeable, elle est plus ou moins grande selon le mode de réalisation. Correspondant du concept de fidélité, valide dans l’univers de la copie, s’introduit dans l’univers du Multiple le concept de précision d’exécution emprunté à l’industrie.

Le multiple est donc essentiellement composite  : c’est une construction, c’est un système, fixe ou mobile, éventuel générateur de combinaisons multiples intégrées dans sa conception qui le font souvent entrer dans l’œuvre d’art permutationnel, la multiplicité des perceptions réalisées ou réalisables avec un nombre restreint d’éléments simples.

Il se prête à la reconstruction, il résiste aux atteintes de la vie, il est reconstituable comme une forme. C’est peut-être un des caractères de cet art moderne qui déroute le plus le spectateur formé à la tradition du « ne varietur » et de l’intouchable, quand l’artiste voyant des éléments de sa structure cinétique faussé ou détruit, les remplace par d’autres, équivalents, à certaines normes près : il répare. Nous retrouvons ici l’un des caractères fondamentaux qu’a créé la société moderne, la deuxième révolution industrielle, celle de la précision, qui est, en fait, l’emprisonnement de l’imprécision dans des marges de tolérance dûment admises.

Le multiple est un art de micro-milieu, il remplace l’amateur exceptionnel, le Gulbenkian sportif de la peinture, le Guggenheim de l’unique, le Carnegie de l’authentique, par un certain nombre d’heureux possesseurs qui, au lieu de se haïr parce qu’Ils possèdent tous les deux le même tableau ou la même sculpture mobile, signés du même nom et angoissant dans leur duplicité, se reconnaissent au contraire comme membres d’un même micro-groupe, l’ensemble des vasarelyens réunis par une communauté de goûts et d’attractions. L’amateur d’art change de forme et il devient membre d’une élite et s’en glorifie. Le fan de la « high fidelity » appartient à l’ensemble des titulaires d’une certaine combinaison d’équipement, c’est-à-dire de tous ceux qui sont éventuellement capables d’accéder au même niveau de sensualité sonore.

Le multiple est dans l’univers de la construction, l’artiste y est architecte et projeteur, il réalise, ou fait réaliser son projet par des ouvriers plutôt que par des artisans dans une série limitée, discrète, créant un ensemble fermé et, par là même, dans la société un micro-groupe. Son atelier s’industrialise dans un monde de la permutation au niveau musical, il recourra à la machine pour épuiser celle-ci.

Le multiple est la brèche essentielle au mythe de l’unicité de l’œuvre d’art, il est l’image esthétique d’une société en transition.

Abraham A. Moles, « Les Multiples et l’objet », Le Multiple, Bordeaux, Sigma, 1967.

Marc Lafon, Michel Aphesbero.

Réalisé dans le cadre du laboratoire de recherche « More is More : multiples »
EBABX/ École d’Enseignement Supérieur d’Art de Bordeaux