Pains peints et cagouilles

Sigma et l’Ecole de Nice à Bordeaux en 1969.
Entretien avec Jacques Labarthe-Pon.

Dès les débuts de Sigma, Roger Lafosse s’entoure de collaborateurs locaux aux parcours professionnels divers, impliqués dans la vie artistique, culturelle et économique bordelaise. Ces bénévoles enthousiastes doivent parfois improviser et, précurseurs, inventer des métiers hybrides entre le manager culturel, le commissaire d’exposition et le complice avec qui on fait un bout de chemin le temps d’une expo ou d’une soirée comme ce fut le cas pour Jacques Labarthe-Pon. Cette fluidité, éphémère et conviviale, entre international et local, proche de la pratique du boeuf avec le jazz, fait partie des singularités induites par Sigma. Comment JLP a t-il vécu en les recevant, le passage des artistes de l’Ecole de Nice à Bordeaux ?

Jacques Labarthe-Pon, peintre et historien amateur bordelais est alors responsable de Knoll international (mobilier design américain réputé) pour le sud-ouest. Le magasin était situé rue Vital-Carles. Une partie des bureaux accueillirent un temps le secrétariat de Sigma.
Début 69, J.L.P. sollicité par Roger Lafosse qu’il connait depuis Sigma 3 et l’expo Multiple (Knoll prêta pour l’occasion les fameuses chaises empilables d’Albinson ) se charge de reprendre contact avec des membres de l’Ecole de Nice pour envisager une expo du groupe à la Galerie des Beaux-Arts pour Sigma 5. Labarthe-Pon à connu Ben et Tobas auparavant, lors de l’expo/action Coupure de courant chez Knoll à Nice. Ben proposera d’organiser aussi un concert Fluxus (ce sera à l’Alhambra).

Jacques Labarthe-Pon raconte : Ben, Pinoncelli, Alloco, Viallat, Gilli, Oldenbourg et d’autres... étaient d’accord pour l’expo ; Arman ce n’était pas sûr mais Ben ajouta à la liste des participants un Armand qui était brocanteur place Mériadeck !
Pour cette expo de l’Ecole de Nice, Sigma avait très peu de moyens et nous étions bénévoles comme la plupart des collaborateurs de Lafosse qui n’a même pas pu inviter le groupe, à ma demande, au resto. J’ai du les inviter chez moi, aux Capucins, à la bonne franquette. On a bien rigolé en tout cas !
Ma femme Janine et moi on travaillait mais il fallait, en plus, vite s’occuper de la mise en place générale de l’expo. Aider les artistes à construire leurs interventions. Par exemple Gilli avait besoin de 15 kg d’escargots, des cagouilles en langage du marché des Capus. C’est beaucoup. Sous les halles on connaissait du monde, j’ai grandi dans le quartier. Janine a négocié l’achat des escargots et commandé à notre boulanger les 150 fameuses baguettes de pain pour Pinoncelli. Elles deviendront les fameux pains peints.
Il était très bien Pinoncelli, il mangeait avec des gants et ne consommait pas de pain parce que petit on l’avait forcé à en manger !

Pour l’expo il a fallu trouver très vite de tas de choses pour les artistes ! Pour le groupe de Vierzon au premier étage, avec Cueco, plusieurs dizaines de mètres de drap noir pour la réalisation du Temple érotique étaient nécessaires.
On m’a dit de m’adresser au service des Pompes funèbres municipales en me recommandant de Chaban ; il y avait du drap noir en stock pour les grandes cérémonies funèbres ! A un autre moment pour le concert de Pierre Henry il a fallu trouver, vite, de quoi constituer le fameux sol moelleux pour le public. On a du s’adresser à une caserne de l’armée sur Bordeaux pour avoir suffisamment de matelas ! Ca à été possible immédiatement grâce au nom de Chaban. Pour revenir à l’expo de l’école de Nice, au rez de chaussée de la galerie, sur la liste des fournitures demandées il y avait des barrières de chantier, du plâtre, des dizaines de rouleaux de papier hygiénique, de l’huile de vidange pour la peinture qui ne sèche jamais, etc. Tous ces artistes de l’Ecole étaient antinomiques ! Chacun était mécontent des autres. Ils se disputaient les emplacements. La galerie était trop petite. Martin-Mery, la conservatrice, est restée sans voix quand elle a vu tous ces escargots lâchés par Gilli sur ses cimaises !
Ben est rancunier. Pour sa performance à l’expo, il avait besoin d’un lit de camp que j’ai rapidement déniché. Des années plus tard il m’envoya une lettre agressive, dans son style de l’époque, m’accusant de ne pas lui avoir renvoyé le fameux lit de camp dans lequel il avait dormi !
Le jour même de l’expo j’ai du contacter rapidement mon ami le pharmacien Gauthier, de la pharmacie Bousquet, pour qu’il enroule des pieds à la tête Pinoncelli avec des bandelettes, façon momie, pour sa performance rue Sainte Catherine. Le tout arrosé de mercurochrome. Il est rentré comme ça aux Nouvelles Galeries et les bras en croix, prit l’escalator !
Il y avait pas mal de photographes.
A la sortie les flics l’attendaient. Avec un copain nous sommes allés le chercher au commissariat de Castéja.

Ah, le concert Fluxus ! Ben demande à Oldenbourg, mon fils Philippe et moi d’exécuter avec lui le concert Fluxus au casino de l’Alhambra prévu après le vernissage de l’expo. Il a fallu trouver de vieux violons, un piano, des outils, une lance à incendie...C’était surtout des pièces écrite par George Brecht.
Les techniciens ont réglés le son tout l’après-midi en installant les micros sur la scène comme pour un concert classique ! Casser un piano, à queue, à la hache, ce n’est pas si facile. C’était mon boulot avec Ben. La lame rebondit sur le bois verni. Il y a les éclats qui volent. Il y a toute la partie avec les violons brisés aussi, c’était très organisé, j’ai d’ailleurs conservé la partition des interventions minutées de chacun écrite par Ben sur un bout de carton.
Vers la fin, plusieurs personnes du public ont commencé à vouloir envahir la scène.
Ils n’étaient pas contents. Comme on était en hauteur, on a pu les repousser un moment. Ca devenait tendu alors Ben nous a dit de nous asseoir et de ne plus bouger. Ca a calmé tout le monde. Je n’ai pas su si ça avait avoir avec la Polycritique qui attaquait Sigma...
En sortant, devant le théâtre, je me souviens qu’une vieille bourgeoise bordelaise m’a dit :
-Ce soir, j’ai découvert qu’il ne fallait pas être sérieuse !
Autrement, oui, les équipes de Sigma étaient très masculines...il n’y avait quasiment aucune femme à part Michelle Lafosse, très sympathique et active et, bien sûr, de fameuses artistes invitées comme Cathy Berberian ou Judith Malina...
Oui, en 68, personne n’a voulu prendre le risque de programmer un Sigma. Ca bougeait trop. C’est peut-être dommage...
Pour le boulot, c’était formidable, il y avait des types extraordinaires pour les programmations cinéma par exemple...Il y avait aussi un jeune qui s’appelle Christian Morin, il jouait de la clarinette avec Claude Luther...après il à fait une carrière à la TV avec un jeu un peu idiot. Mais, bon, il était passé à l’école des Beaux Arts, ici, comme vous. C’était un bon graphiste, il à fait beaucoup de catalogues et d’affiches pour Sigma.
Bien sûr, Roger nous faisait confiance mais il ne donnait pas carte blanche ! Sigma, c’était son enfant. Les premiers Sigma étaient les plus forts, les plus étonnants.
.../...

Galadriel Andrade, Pascaline Morincôme, Noémie Gaussou, Jean Calens.

Réalisé dans le cadre du laboratoire de recherche « Cartographies de la conte-culture et des avant-gardes »
EBABX/ École d’Enseignement Supérieur d’Art de Bordeaux.