Direction de recherche :
Jeanne Quéheillard / Jean Charles Zébo

Contributions :
Catherine Gilloire

Thématique :
La place du spectateur dans les dispositifs scénographiques du festival SIGMA de Bordeaux [1965-1990]

Argument :
« Pour résister au spectacle il faut atteindre la machine qui le produit »
 [Dziga Vertov].


La place du spectateur

Axe de recherche et Méthodologie :
Les dispositifs se tiennent près du récit, en dessous de l’intrigue, alentour des œuvres et des acteurs. Ils sont calibrés par un ensemble de décisions fortes, irréversibles, et par la convocation d’un certain nombre d’outils. Ils décident la forme des spectateurs et de leurs mouvements. Ils sont aussi une machine programmée et réglée pour faire face, embarquer voire avaler le spectateur comme s’il s’agissait de simples jeux guerriers.

La représentation des dispositifs avant-gardistes du festival SIGMA pourrait prendre la forme d’un vaste collage de Peter Cook, d’un assemblage à partir des maquettes photographiées de Thomas Demand ou encore d’une termitière hors sol, presque hors du monde à l’image des enchevêtrements des volumes de Peter Eisenman.

Notre groupe de travail s’intéresse à l’architecture des lieux de représentation, à la scénographie, à la mise en espace de l’art contemporain, au design d’intérieurs dédiés aux spectateurs.

Avec les figures de Julian Beck et Judith Malina, avec Fernando Arrabal, Sylvano Bussotti, avec le Cirque Aligre et Jean Jaques Lebel, SIGMA peut être considéré comme une monumentale entreprise de construction, une fabrique infernale, un lieu de production et de collection de dispositifs radicaux, dans la rue, dans les entrepôts Lainé et dans de nombreux lieux satellites disséminés dans la ville.

Nos études sont d’un ordre comparatif qui nécessite deux types d’action : nager dans les exigences de la création contemporaine et replonger dans SIGMA.

Elles prennent en considération les équipements scéniques et même le contexte « décoratif » des évènements analysés. Elles s’investissent davantage sur les modalités de réorganisation radicale des écoutes et des regards sur les œuvres, sur les expérimentations concernant la jauge des espaces et la forme attribuée à l’auditoire.

La plupart des dispositifs transforment le principe du spectacle ou de la visite en une traversée qui est censée, aussi, parler à nos sens. Penser ces espaces requiert donc de maintenir liées l’exposition de données et les manières de mettre en scène ces savoirs.

L’étude des configurations scénographiques selon les lieux occupés par SIGMA, en particulier l’utilisation pluridisciplinaire de sites industriels ou de la rue, nous permet d’évaluer au présent les scénarios de réception pour un public, visiteur ou spectateur.

En analysant les points de rupture, il s’agit de comprendre la place actuelle du spectateur en regard de la bascule et de la transformation des dispositifs.

Le spectateur ne sera plus systématiquement assis, il est debout pour se déplacer pendant la Furia del Baus, couché pour écouter la messe électronique de Pierre Henry.

La position la plus confortable c’est l’œil du prince, le privilège de la meilleure écoute, le point de vue optimal. Roger Lafosse, lui, restait assis au fond, derrière les autres, caché, anonyme. La scène pour lui était la salle, le véritable spectacle était le ressentiment des spectateurs.

Voilà : SIGMA c’était la salle avant la scène, l’attitude du visiteur scénarisée par celle de l’auteur.

Tout ce qui est arrivé, ce dont SIGMA a fait étalage, cette chimie orchestrée par les dispositifs scénographiques, ces actes de représentation de la violence, d’outrage, de sexe, de séquestrations, de déjections, étaient calibrés pour provoquer des cris et des larmes, des rires et des écœurements, des enthousiasmes et des rejets violents.

Chaque composant embarqué dans l’espace d’exposition, dans la salle de spectacle ou dans la rue a fait l’objet d’une décision finie de la part des auteurs de l’évènement, ceux qui signent, ceux qui organisent l’expérimentation que va effectuer le visiteur ou le spectateur.

Nous proposons un décorticage de ces composants, un désassemblage pour isoler et questionner l’autorité de ces décisions.

Pour chaque œuvre, pour chaque évènement sélectionné, nous les chercherons ces précieux indices par l’analyse des partitions de lieux, des systèmes de signalisation des parcours, des rapports de proportions salle-scène, des modalités de diffusion sonore, de la morphologie des cimaises, de la morphologie de la scène, de sa position, du poids du décorum, du niveau sonore, de la morphologie de la salle, du plan, de l’évènement vu en coupe, du programme de répartition, de l’emprise des plenums techniques, de l’engagement participatif, des dispositifs d’écoute, de la régie lumière, de la régie son, de la disposition des projecteurs et des projections, de la répartition lumineuse, de la température des couleurs, des dispositifs de sécurité, des technologies embarquées,...

Les résultats de nos analyses seront publiés tous les quinze jours sur les pages de ce webmagazine.

Nous chercherons à expliciter la place réelle, tangible, « qualitative » attribuée au spectateur dans SIGMA et depuis SIGMA.